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Les conséquences des placements en institution pour les enfants concernés

Quelles conséquences à long terme pour la vie ultérieure des personnes concernées les placements en maison d’éducation ont-ils ? À cette question, la recherche apporte des réponses utiles et parfois inattendues. Les observations indiquent une interaction complexe entre stratégies de résilience et degré de vulnérabilité, mais une chose est claire : il faudra davantage de données pour pouvoir formuler des recommandations à l’adresse des responsables politiques et des professionnels de la branche.

De 1950 à 1990, il régnait dans les établissements d’éducation en Suisse des conditions qu’il faut qualifier de douteuses. Mais malgré des effets négatifs sur le développement des enfants concernés, beaucoup ont réussi plus tard à redresser le cours de leur existence.

Après beaucoup d’années, certains anciens pensionnaires ont pris confiance en eux et aménagé leur existence. Plusieurs ont reçu un appui d’autres personnes et réussi à passer de la vie en maison d’éducation à une vie autonome.

L’éducation en institution soulève de nombreuses questions critiques qui attendent encore une réponse. Mais au lieu d’exiger, comme d’autres le font, la suppression de ces établissements, il faut réunir plus de connaissances sur les améliorations possibles de l’éducation qui y est donnée.

Le contexte historique

Au XXe siècle, en Suisse, des dizaines de milliers d’enfants ont été placés dans des maisons d’éducation ou des familles d’accueil. Plusieurs études (en allemand, avec un résumé en français, pp. 5-7) montrent le peu d’attention qui était accordé à l’intégrité et au bien-être de ces enfants. Ils et elles étaient souvent isolés socialement, astreints au travail, voire victimes de violences corporelles ou d’abus sexuels, avec des conséquences pour le reste de leur vie.

Il existe peu de recherches sur la mutation qu’a connue l’éducation en institution dans la deuxième moitié du siècle dernier, et encore moins sur les conséquences pour la suite de la vie de ces enfants et adolescents. Les chercheurs sont à peine renseignés par exemple sur la situation socio-économique de ces enfants, leur intégration sociale ou la qualité de leur vie d’adultes.

En outre, la plupart des études expliquent l’évolution existentielle par des difficultés de socialisation ou une hypersensibilité nerveuse. Ce faisant, elles se concentrent sur les conséquences négatives, qu’elles imputent exclusivement à l’éducation en institution. Or cette approche pose problème, parce qu’elle réduit indûment des causes et des effets complexes à un facteur simple.

La recherche actuelle

Une équipe de recherche – Clara Bombach, Samuel Keller et Thomas Gabriel – a lancé un projet destiné à permettre une meilleure compréhension de ces questions. Elle s’est attachée à étudier si l’expérience de l’éducation en institution, durant la période de 1940 à 1990, a eu des effets comparables sur tous les enfants et adolescents. Cette recherche fait partie du projet « Placing Children in Care: Child Welfare in Switzerland (1940-1990) » par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (sous-projet 3).

L’approche suivie permet d’identifier, d’analyser et d’interpréter les modèles de vie, les crises et les stratégies développées pour les maîtriser. Les cherchent souhaitent en premier lieu comprendre le lien entre le cours ultérieur de l’existence des adultes et les expériences faites dans les établissements d’éducation. Les observations recueillies jusqu’ici amènent à conclure à des interactions complexes entre stratégies de résilience et degré de vulnérabilité. Mais toute évolution ultérieure n’est pas déterminée que par les expériences vécues antérieurement.

L’influence de l’éducation en institution se fait sentir avec une force étonnamment grande dans les transitions biographiques, lors d’événements importants et dans certains domaines précis, et cela plusieurs dizaines d’années encore après que la personne a quitté l’établissement. Plusieurs témoignent de la difficulté à nouer des liens sociaux avec des amis, des partenaires ou des enfants : comme le dit Adrian, ancien interne, cela est difficile parce qu’on ne fait vraiment confiance à personne et qu’on ne possède pas la confiance spontanée et originaire des enfants.

Les analyses montrent que de tels effets sont étroitement liés aux expériences faites dans les établissements d’éducation. Le souvenir des situations vécues peut réveiller les sentiments de solitude et de mise à l’écart, et donner à la personne l’impression d’être totalement livrée à elle-même.

 

Avec l’aimable autorisation de bold.expert et Thomas Gabriel

Armut beeinflusst Denken, Handeln und Gesundheit

Prof. Dr. Thomas Gabriel, Directeur de l’Institut de l’enfance, de la jeunesse et de la famille ZHAW, Département Travail social