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« En se focalisant sur l’argent, l’Église a stérilisé sa réflexion sur sa mission et sa raison d’être »

Pour Bernard Rordorf, la perte de visibilité ainsi que la diminution du nombre des adhérents sont autant de traumatismes pour l’Église protestante qui s’est focalisée sur l’argent au détriment de sa réflexion sur sa mission et sa raison d’être. Ancien doyen de la Faculté de théologie de Genève, pasteur et philosophe engagé, le professeur de systématique aujourd’hui à la retraite nous livre ses constats et sa vision théologique de la diaconie. Interview.

Par Caroline Amberger, ProtestInfo

 

Bernard Rordorf, comment concevez-vous théologiquement l’action sociale de l’Église au nom de Jésus ?

L’aide aux pauvres n’est pas quelque chose d’adjacent ni un supplément à bien plaire. Cela fait partie de l’attachement au Christ et c’est le mouvement même de la révélation biblique qui s’adresse spécifiquement aux pauvres, aux humbles et aux faibles. Repensez au commentaire de Luther sur le Magnificat. Dieu abaisse les puissants et élève les humbles. Dieu apparaît comme celui qui regarde dans les profondeurs. Luther dit que le regard humain s’attache aux grands parce que nous sommes fascinés par ceux qui ont du prestige. Notre regard cherche toujours à nous promouvoir, alors que celui de Dieu va vers ceux qui sont délaissés et abandonnés. Dieu ne peut pas être pour tous s’il n’est pas d’abord le Dieu des humbles. C’est d’ailleurs ce que traduit le « parlement des inaudibles ».

Partant de cette compréhension théologique, le christianisme ne peut-il être que social, éthique, tourné vers le faible et le petit ?

Dieu est un dieu pour tous en tant qu’Il aime. Imaginez un dieu qui donne des lois, qui contrôle l’obéissance à ces lois. Ce serait forcément un dieu qui ferait des clivages entre ceux qui mériteraient une récompense et ceux qui devraient être condamnés. Or ce n’est précisément pas la priorité du Dieu de la Bible. La priorité du Dieu de la Bible c’est que les êtres humains soient des êtres vivants. Et que la vie soit une vie qui s’accomplisse. Ce Dieu rencontre des puissants et sa ligne d’action est de limiter leur pouvoir. Voyez ce qui se passe depuis les années 1980, on enlève les règles qui limitaient l’accaparement par un petit nombre. La conséquence de cette dérégulation c’est l’explosion des inégalités et de la pauvreté. Cependant le christianisme ne peut pas être que social parce que les chrétiens sont appelés à être les témoins du désir de Dieu et de son dessein.

Comment conjuguer ce christianisme avec notre désécularisation et notre ultra libéralisme qui semble produire des fossés infranchissables ?

Il faut avoir une vue historique. Le christianisme apparaît dans une société qui du point de vue économique était encore plus violente que la société d’aujourd’hui. Dans l’Empire romain, tous les moyens étaient bons pour éliminer un concurrent, jusqu’au meurtre. Il y a un texte, le dernier du Nouveau Testament qui s’appelle l’Apocalypse. Ce n’est pas une vision de l’avenir ou des prédictions de Nostradamus. C’est un texte qui vise à encourager les chrétiens à vivre dans une société qui les persécute. Le pouvoir de l’empereur est assimilé à une sorte de bête manipulée par un dragon. Il est dit que l’on ne pourra ni acheter ni vendre si la bête ne vous met pas un signe sur le front. C’est un langage imagé, mais le monde dans lequel est né le christianisme est un monde dur et violent. Ce qui fait tenir les chrétiens c’est une solidarité qui les unit. Reprenez ce que dit Paul « il n’y a plus ni hommes ni femmes, ni riches ni pauvres, ni juifs ni grecs ». Toute société se structure par des différences et des clivages, mais d’une certaine façon ils sont suspendus dans la communauté chrétienne qui vit cette solidarité. Il y a un auteur romain qui s’appelle Celse. Il reproche aux communautés chrétiennes d’accueillir dans les cérémonies religieuses des pauvres, des gens de rien. Il dit que ces gens ne sont pas dignes de Dieu. Cette critique de Celse montre par contraste quelle était la ligne d’ouverture du christianisme. Une parole comme celle de Jésus, « les prostituées vous précèderont dans le règne de Dieu » contient tout son potentiel de scandale !

Comment définissez-vous la diaconie ?

Je reprends l’exemple d’ATD Quart Monde qui a été fondé par Joseph Wresinski. Il a commencé en étant prêtre dans les cités de transit de Noisy-le-Grand. Son idée était que la pauvreté n’est pas d’abord un problème de société ou de politique sociale. C’est un problème de droit de l’homme et de dignité. Ce qu’il encourageait n’était pas de faire « pour », mais de faire « avec ». Si vous êtes assisté, vous subissez le jugement social, on vous pense incapable ou profiteur des autres. Il y a une culpabilisation. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas donner d’aide sociale, mais cela veut dire qu’il faut aussi avoir une perspective de réhabilitation. Que fait Jésus? Il guérit et il pardonne. Ces deux actions visent à la réhabilitation par le pardon. Guérir c’est rendre la capacité d’agir et d’être le sujet de sa vie.

 

Bernard Rordorf © Unige

Quelle évolution voyez-vous pour cette diaconie dans la société ?

Aujourd’hui, il y a des traumatismes de l’Église protestante qui sont la perte d’influence, de visibilité et de nombre. Une des conséquences a été de se focaliser sur le problème de l’argent, comment on va faire pour essayer de se maintenir. Cela a stérilisé toute la réflexion sur la mission de l’Église et sa raison d’être. À partir de la moitié du XXe siècle, la société majoritairement chrétienne s’est défaite peu à peu. Il faut que l’Église invente un autre mode de présence dans la société. Nous n’en sommes pas encore là. J’ai l’impression que l’Église est surtout préoccupée par sa survie et donc relativement fermée sur elle-même. Et ayant peu l’idée de sa présence et de son action vers l’extérieur.

Quelles solutions voyez-vous ?

L’Évangile émet une bonne nouvelle à la condition d’atteindre ceux à qui cette bonne nouvelle s’adresse. Cela veut dire que l’Évangile ne peut pas être exprimé à différentes époques de l’histoire dans les mêmes termes et de la même manière. Il faut réinventer la manière de le dire. Et d’ailleurs, on a fait cela dès le début. Vous avez quatre évangiles qui témoignent de manières différentes de la personne et de l’action de Jésus en s’adressant à des milieux culturels différents. La fidélité à l’Évangile est forcément une fidélité créatrice. Il y a une parole de Luther que j’ai souvent cité aux étudiants : « la parole de Dieu vient pour renouveler et transformer le monde ». Mais aujourd’hui où est-ce que cette action transformatrice doit être appliquée ? On peut la comprendre de façon individuelle, en se disant que cette parole peut me rendre plus gentil, plus accueillant, plus honnête. Mais la parole de Dieu ne s’adresse pas uniquement à des individus, il s’agit aussi de renouveler et transformer le monde. D’une certaine façon, il me semble que les Églises aujourd’hui se limitent un peu à la transformation individuelle. Toute la question est qu’est-ce que transformer et à quoi l’appliquer. C’est à cet endroit qu’elles doivent se repenser pour un monde de paix.

Vous avez un engagement particulier pour la question des migrants ?

En 2012, j’ai organisé une journée sur la mendicité parce qu’à Genève une loi l’interdit. Un certain nombre d’associations, dont Caritas et le Centre social protestant, avaient monté une pétition contre cette loi. J’avais argumenté théologiquement et écrit un texte « Faire entendre le cri de la misère » pour impliquer l’Église dans cette démarche. Malheureusement, l’Église protestante n’a pas manifesté beaucoup d’intérêts. Je trouve scandaleux que la mendicité soit interdite à Genève, alors même que rien n’est mis en place pour venir en aide à ceux qui mendient. Mais j’ai conscience que la plupart des pasteurs ne pensent pas comme cela.

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