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La religion face au suicide

Mai 17, 2018 | Actualités, Église et foi, Santé, accès aux soins

Pendant des siècles, le suicide a été condamné par les Églises. Dans le cadre du 29e congrès du GRAAP sur le thème « Le suicide, osons en parler ! », le 2 mai dernier, le père d’un jeune homme qui s’est suicidé témoigne de son expérience au regard des traditions chrétiennes et une femme-médecin casse certaines idées reçues.

« Pour chaque suicide, cinq à dix personnes sont touchées par un deuil sévère et pourtant une chape de silence persiste sur ce sujet. » Eric et Jacqueline Rutgers ont perdu leur fils Pascal, qui s’est suicidé en automne 1982, à l’âge de 18 ans et demi. « La mort de notre fils nous a conduits à devenir des experts dans l’accompagnement des personnes endeuillées », explique Eric Rutgers, intervenant au 29e Congrès du Groupe d’accueil et d’action psychiatrique (GRAAP) consacré à la thématique du suicide.

Cet ingénieur-physicien raconte comment la perte de son enfant l’a transformé à jamais, provoquant chez lui de multiples réflexions sur les tabous culturels et religieux liés au suicide. « Je tiens à mon Église, mais cela me fait mal de constater à quel point elle a été injuste avec les suicidés et leurs familles au cours de l’histoire », lâche Eric Rutgers qui fait partie de la fraternité protestante des Veilleurs. « Le premier grand coupable est saint Augustin. Afin de prévenir le suicide des martyrs, il condamne cette pratique et les personnes qui en réchappent. Sa position a été complètement contre-productive pour les suicidés et leur famille. »

Le réformateur Martin Luther affirmait que les suicidés étaient possédés par le diable. Et avec Jean Calvin, les rescapés du suicide étaient fouettés, les morts par suicide empalés et leur famille privée de succession. À partir du XXe siècle, les Églises chrétiennes deviennent plus compatissantes. Dès 1983, le Code de droit canonique (catholique romain) supprime l’interdiction de sépulture aux suicidés.

La Bible ne condamne pas

Si les Églises catholique et protestantes ont violemment condamné le meurtre de soi pendant des siècles, « la Bible ne le condamne à aucun moment », insiste Eric Rutgers qui mentionne la présence de neuf suicides dans l’Ancien Testament et un dans le Nouveau. « Par ailleurs, plusieurs personnages ont vécu des déprimes terribles et ont demandé à Dieu de mourir, comme Élie (1 Roi 19). Dieu ne le punit pas pour sa demande. Il lui envoie un ange et fait ainsi de la prévention », sourit Eric Rutgers.

À la fin du témoignage et des réflexions d’Eric Rutgers, une personne du public, qui se présente comme athée, lui demande comment trouver du réconfort dans la religion après une telle perte. « Après la mort de notre fils, cela a été très difficile pour moi. J’étais en colère contre Dieu, je le traitais de tous les noms. Mais grâce à l’histoire de Job, j’ai progressivement pu transformer ce que je ressentais. J’ai vécu ce drame, Dieu ne m’a pas préservé de la souffrance, mais il m’a relevé, il m’a permis une reconstruction et à présent, je suis heureux de vivre. »

Déconstruire les idées reçues

« Chaque 40 secondes, une personne se suicide dans le monde et toutes les trois secondes, une autre fait une tentative », lâche Hélène Richard-Lepouriel, médecin adjointe responsable de l’unité des troubles de l’humeur du Service des spécialités psychiatriques à l’Hôpital universitaire de Genève (HUG). Également invitée au Colloque du GRAAP, Hélène Richard-Lepouriel s’est penchée sur les fausses idées reçues sur le suicide.

Contrairement à certaines croyances, le suicide n’est pas une problématique de pays riches. « Cette idée est complètement fausse, 75% des suicides ont lieu dans des pays pauvres selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). » Le mythe selon lequel les personnes qui parlent de leurs idées noires auraient moins tendance à se donner la mort que celles qui n’en parlent pas est également erroné. « 80% des personnes qui se suicident ou font des tentatives en parlent avant. 36% des suicidés ou suicidants (qui ont fait une tentative) sont allés chez le médecin la semaine précédant l’acte et 70% le mois avant », souligne la médecin.

Parallèlement, le suicide est souvent associé à la question du choix, du courage ou de la lâcheté. « Il faudrait éviter les jugements, car le suicide n’est pas un problème de courage ou de lâcheté, mais de personnes qui souffrent à un point tel qu’elles ne voient plus d’autre issue. »

Laurence Villoz, ProtestInfo

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