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Aujourd’hui déjà, des personnes de confessions, de croyances religieuses et de conceptions du monde les plus diverses cohabitent dans nos villes. Le temple côtoie la mosquée et la synagogue, comme se côtoient groupes ethniques, langues et influences culturelles différents, couleurs et conceptions politiques variées. Plusieurs vérités existent côte à côte. Cela a de profondes conséquences et s’orienter, au sein de cette diversité est de plus en plus exigeant.

Il n’y a plus une seule vérité, avec un v majuscule. Il n’y a plus une seule foi, une seule conviction, une seule langue majoritaire. S’orienter, au sein de cette diversité est de plus en plus exigeant, en particulier pour les jeunes. Cela nous affecte tout particulièrement, nous aussi, comme Églises : moins de 30% des jeunes de moins de 25 ans ont le sentiment d’appartenir activement à une Église ou une communauté chrétienne. Cela signifie que seulement un peu moins d’un tiers de la génération qui façonnera et assumera la vie communautaire dans nos villes à l’avenir s’intéressent aux aspects thématiques et aux valeurs du christianisme. Or ce sont eux, justement, qui fondent la diaconie chrétienne et lui donnent son orientation, aujourd’hui encore.

Parallèlement à cette première tendance, nous observons une deuxième tendance, directement liée aux mouvements migratoires actuels. Pour de nombreux migrantes et migrants, l’appartenance religieuse constitue une facette importante de leur identité – une identité d’abord remise en question ici, dans ce qui est perçu comme étant étranger. Ce qu’ils et elles perdent en terreau socioculturel de par leur émigration, ils et elles le récupèrent dans leur appartenance religieuse. Les personnes issues de la migration s’identifient plus fortement par leur appartenance religieuse dans un pays étranger que dans leur pays d’origine. Environ 30 % des enfants dans nos écoles sont issus de ce que l’on appelle communément l’immigration.

La diaconie chrétienne doit donc se préparer au fait que seul un tiers de la société connaîtra et portera ses valeurs et ses thématiques, et qu’un autre tiers cultivera une approche différente en termes de religion et de vision du monde.

L’expérience de l’« altérité » comme phénomène religieux et socioculturel
Cela nous amène à une deuxième perspective, de plus en plus importante pour les futures communautés de vie dans nos villes, pour autant que l’on puisse parler de de communautés de vie. C’est ce que le philosophe allemand Bernhard Waldenfels qualifie de « droit d’être étranger ». L’étranger, l’étranger, se réfère toujours à un certain ordre, social par exemple. Par rapport à l’ordre régnant, l’étranger est extraordinaire (au sens propre : hors de ce qui constitue l’ordinaire), hors de ce qui peut être dit, pensé, imaginé dans cet ordre même. C’est l’ordre dominant qui détermine ce qui est étranger et ce qui ne l’est pas. Waldenfels plaide pour le droit à la différence : l’« être autre » comme une grandeur qui ne se réfère pas nécessairement à un ordre existant, mais qui est indépendante et libre. L’étranger devient un « autre », qui puise sa justification dans cette altérité.

Dans un ordre social qui, comme nous l’avons vu ci-dessus, se désintègre petit à petit parce que porté par de moins en moins de personnes, ce constat constitue un défi très particulier. L’autre – objet, idée ou personne – n’est plus l’exception, il devient la règle, il devient radical. Les membres de la future communauté devront donc apprendre non seulement à accepter l’étranger, mais aussi à le penser. L’autre, l’altérité ne constituera plus l’exception, mais une exigence de base, tout comme l’expérience d’aliénation qui lui est inhérente, tout comme le risque de se sentir « apatride ». Bernhard Waldenfels s’exprime ainsi : « L’étrangeté peut être décrite de nombreuses façons, notamment comme un début. L’étrangeté n’efface pas tout ce qui, dans notre tradition moderne, est appelé ‘sujet’ et ‘rationalité’, mais elle nous conduit à réaliser que personne n’est jamais complètement à l’aise en soi-même ou dans son propre monde. »

L’engagement avec l’étranger et les étrangers, un défi pour la diaconie
La diaconie doit être prêt à s’engager avec l’étranger – dans le sens d’un ressenti, dans sa propre vie – comme avec les étrangers dans le sens de personnes présentes et bien vivantes. Il est clair, d’après ce qui précède, que cela va bien au-delà de l’intégration des réfugiés.

Lorsque nous examinons où et comment nous pouvons, en tant que diaconie, nous impliquer dans ces questions, nous tombons sur le vieux concept biblique d’amour du prochain. Nous devons tenir compte du fait que ce concept pourrait ne plus être familier à une large partie de la population. Il a néanmoins le potentiel permettant de le repositionner dans une société sécularisée et plurielle à plus d’un égard.

Pourquoi ? Tout d’abord, parce que l’amour du prochain continuera à motiver, fondamentalement, toute activité diaconale future. Les questions diaconales originelles – « Qui es-tu, de quoi as-tu besoin »  pourront toujours être posées, dans une société souvent sécularisée et plurielle. Elles devront l’être, en différentes langues, sous de multiples facettes. L’important est qu’elles soient posées.  Elles constituent le début de chaque rencontre diaconale, et elles sont portées par l’amour.

Ensuite, parce que l’amour du prochain est inclusif et sans condition. Il ne dépend ni de l’appartenance ethnique, de la nationalité, de la couleur de  peau, de la langue d’empreinte culturelle ni des convictions politiques. Ce n’est pas toujours facile à tenir, mais c’est précisément dans cette globalité que réside sa force. Tous les êtres humains sont aimés inconditionnellement.

Et enfin, c’est précisément pour cette raison que l’amour du prochain a le potentiel de dépasser les frontières. La parabole du bon Samaritain le montre d’une manière exemplaire ; elle est vraiment intemporelle parce qu’elle raconte une rencontre déterminée exclusivement par l’amour du prochain, un amour donné à tous les êtres humains, un amour dépassant les frontières. Ici le Judéen tabassé, là le Samaritain apportant son aide, deux hommes qui ne pourraient différer plus, tant sur les plan linguistique et culturel que sur celui des richesses matérielles ou du prestige social. La parabole raconte une rencontre marquée par un profond respect : elle préserve l’altérité des acteurs,  les principes de la miséricorde et de la dignité humaine et la vision d’êtres humains – tous les êtres humains – créés à de l’image de Dieu.

Deux autres aspects clé
Par souci d’exhaustivité, je voudrais introduire brièvement deux autres sujets qui auront un impact significatif sur notre société à l’avenir : tout d’abord, la question générationnelle ; les gens vieillissent, et ils vieillissent différemment selon leur milieu culturel. Ils seront suivis par une génération qui sera infiniment diverse dans ses valeurs, ses orientations, mais aussi dans ses possibilités matérielles. Ce que nous avons entendu sur la diversité, la pluralité en termes de foi, de vision du monde et d’orientation se reflétera également dans les relations entre les générations. Que signifiera à l’avenir vieillir dans la dignité ? Qui sera intéressé par les histoires des anciens ? Que signifiera  dorénavant la générativité* ? Comment les générations suivantes percevront-elles les personnes âgées, avec quelles lunettes ? Culturelles, traditionnelles, religieuses, économiques ou socioculturelles ? Comment les générations s’appréhenderont-elles les unes les autres à l’avenir ? En quoi les œuvres diaconales contribuent-elles à une perception digne et appréciative entre les générations ?

Ensuite, les inégalités croissantes entre riches et pauvres. La classe moyenne disparaît, de moins en moins de personnes ont de plus en plus de ressources à leur disposition. La pauvreté relative menacera, voire affectera, plus de la moitié des habitants de nos villes. La pauvreté ne signifie pas seulement des restrictions en termes de nourriture, de vêtements et de mobilité. La pauvreté signifie une restriction de la participation sociale en tant que telle. Plus de la moitié des gens risque d’être laissée pour compte dans une société qui se fragmente de plus en plus petits groupes d’intérêts, en soi non dénués de pouvoir.

Ce texte est un extrait légèrement abrégé d’un exposé donné lors de la réunion des membres du Forum Diakonie, le 29 octobre 2019 au Kulturhaus Helferei à Zurich. La conférence annuelle de 2019 de l’Association des missions urbaines d’Europe AGES, à Heidelberg, en a fourni le cadre. L’auteur, Christoph Zingg est le directeur des oeuvres sociales du pastreur Ernst Sieber. Il est mebre du GT Églises et œuvres de « Diaconie Suisse »

*Générativité : mot créé par Erikson, qualifiant la 7e étape de la croissance humaine. Il la situe approximativement entre 35 et 65 ans. La générativité signifie que l’on porte intérêt, au-delà des membres de sa famille, aux générations futures et au monde dans lequel elles vivront.